Le propre des historiens est d’attendre parfois de longues années avant de tirer la leçon d’un événement, la raison étant qu’il faut « laisser son temps au temps » … Mais quand on est passionné et concerné par les conflits du Proche-Orient, comme peut l’être Jean-Pierre Filiu, la patience a ses limites.
Révolté par la nature de l’offensive israélienne sur Gaza, ce professeur de Sciences Po, chercheur au CERI, qui aligne plus d’une vingtaine d’ouvrages sur le Proche-Orient et les mouvements islamistes contemporains, n’a pu résister à la tentation de retourner sur un terrain qu’il connait bien, vivre l’encerclement des Gazaouis et raconter.

Gaza en temps de paix. (c) Ph Rochot.
Le témoignage qu’il nous livre est donc à la fois celui du journaliste et de l’historien, mais un historien de l’histoire immédiate. On y trouve ainsi son vécu personnel au quotidien, un déroulé minutieux de tous les accrochages ayant eu lieu depuis le pogrom du 7 octobre 2023, la liste des bombardements et des cibles israéliennes, les blocages réguliers de l’aide humanitaire, mais aussi les rappels historiques essentiels et surtout un ensemble de statistiques et de chiffres précieux sur les victimes et les dommages.
Paris : manifestation de soutien à Gaza : mai 2025. (c) Ph Rochot.
Comment gagner un territoire interdit aux témoins par l’armée israélienne, qu’ils soient journalistes ou historiens ? La solution est de se mettre dans la peau d’un humanitaire et d’intégrer une ONG comme ont pu le faire quelques reporters depuis le début du conflit. C’est l’option choisie par Jean-Pierre Filiu qui a réussi à intégrer une équipe de Médecins Sans Frontières (auquel il cède le fruit de ses droits d’auteur)
Pénétrer dans Gaza est une épreuve. On ne passe plus par le poste frontière israélien d’Erez comme avant le 7 octobre, ni de Rafah à la frontière égyptienne, bouclé par Tsahal, mais de Jordanie d’où se négocie l’accord avec la sécurité israélienne. À tout moment elle peut s’opposer au passage d’un ou plusieurs individus, voire carrément à la traversée d’un convoi.
Filiu pénètre ainsi dans la zone dite humanitaire qui lui servira de camp de base et de terrain d’observation pendant plus d’un mois : une bande côtière d’une quinzaine de km qui accueille plus d’un million de personnes.
Son arrivée sur place a quelque chose de poignant : « une litanie de ruines plus ou moins amassées, plus ou moins effondrées qui défilent sans trêve ». Et de raconter le sort des Gazaouis qui campent en bord de mer alors que souffle la tempête, qui changent de zone au gré des consignes de l’armée israélienne, sans même savoir s’ils seront quelque part en sécurité.

Et puis il y a ces hôpitaux vers lesquels convergent les gens, blessés ou pas, pensant trouver là un abri plus ou moins sûr. Le personnel médical lui-même est régulièrement pris pour cible. Jean-Pierre Filiu cite le chiffre impressionnant de 587 soignants tués en une année de conflit dont 91 médecins et 57 ambulanciers.
L’auteur explique la destruction des centrales alimentant la cité en eau, la pollution des puits qui engendre des maladies, le retour de la polio en raison de la dégradation de la situation sanitaire. 20% de l’eau de Gaza contiendrait des matières fécales.
Approvisionner Gaza en nourriture est un défi que plus personne ne peut relever. Les quelques camions de nourriture sont souvent pris d’assaut ou carrément la cible des pillards. Filiu révèle ainsi pour la première fois ce que l’on découvre aujourd’hui : l’existence de « gangs de voleurs » fortement armés, comme un certain Abou Shebab dont les hommes ont maille à partir avec le service de sécurité du Hamas. Une vingtaine d’entre eux seront éliminés en une seule journée de décembre 2024. Pareils affrontements font le jeu du gouvernement israélien qui financerait ces gangs pour faire échec au Hamas. « Le gang d’Abou Shebab, protégé au sud-est de Rafah par la bienveillance israélienne fait des émules jusque dans la zone humanitaire » écrit-il.
« Gaza beach » : la plage de Gaza que Donald Trump voudrait transformer en cité balnéaire… 1993. (c) Ph Rochot.
Filiu nous fait vivre tous les domaines de l’existence des Gazaouis dont il connait les mœurs et les habitudes depuis des décennies : la débrouille pour trouver du bois de chauffage, le trafic de cigarettes supervisé par le Hamas, les voitures qui roulent au « gaz de cuisine » ou même l’existence de « réparateurs de billets de banque » qui restaurent les billets les plus abîmés.
L’historien, habitué à parcourir cette prison à ciel ouvert depuis des décennies, arabisant, fin connaisseur de la société gazaouie et des différents clans, nous éclaire sur l’état d’esprit qui règne parmi la population vis-à-vis du monde extérieur.
« On maudit la passivité des régimes arabes, voire leur complicité. On n’attend pas grand-chose des états européens dont aucun représentant n’a exigé d’être admis à Gaza (… ) On mesure la vulnérabilité des organisations internationales envers les diktats de l’occupant ».
Paris avril 2025 : manifestation de soutien aux journalistes palestiniens tués en couvrant le conflit. (c) Ph Rochot.
L’auteur aura passé plus d’un mois à Gaza mais il est conscient des limites de son témoignage : « Je suis toujours resté au sec à défaut d’être au chaud, même lorsque les trombes d’eau s’abattaient sur l’enclave palestinienne (…) Je n’ai jamais quitté les limites invisibles de la zone humanitaire. » Au vu de son récit on peut imaginer les difficultés rencontrées par les habitants de Gaza, au-delà de ce périmètre où ils sont censés être plus ou moins protégés.
Philippe Rochot
Image couverture: Gaza, capture écran Time of Israël.
Portraits d’otages israéliens dans une rue de Paris. Ces affiches ont été souvent lacérées, déchirées, même celles représentant de jeunes enfants capturés par le Hamas le 7 octobre 2023. (c) Ph Rochot.





SUPERBES PHOTOS. Je n’ai pas vu le temps passé en regardant et en lisant les reportages. Merci Philippe de me faire connaitre ces pays qui sont souvent ravagés par la guerre, la famine. Amicalement. Danielle LAGIER
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Merci Danielle, mes amitiés…
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