« Les routes de la soif : voyage aux sources de la mer d’Aral. » Itinéraire de Cédric Gras dans l’Asie centrale menacée par la sécheresse.

Quelque part au monde, il existe un glacier de 70 kilomètres de long à 4000 mètres d’altitude qui contient par endroits 500 mètres d’épaisseur de glace. Nous sommes dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan et il s’agit du glacier du glacier Fedtchenko. Ce géant des glaces prend naissance sur les pentes du pic de la Révolution, à presque 7000 mètres d’altitude. C’est lui qui alimente la mer d’Aral, 2500 kilomètres en aval : une mer devenue mer de sable dont nous avons tous l’image en tête avec ses vieux bateaux rouillés, échoués, comme à jamais cloués au sol.

Mer d’Aral : la désolation du port de Moynaq. (Capture écran Arte))

Comment en est-on arrivé là ? c’est le défi qu’a voulu relever Cédric Gras (avec Christophe Raylat et Matthieu Tordeur) en remontant le cours des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria depuis la mer d’Aral. Son récit tient dans deux reportages documentaires visibles (en replay) sur Arte : « Aux sources de la mer d’Aral » et un ouvrage qui sort ce jour en librairie : « Les routes de la soif ».

« Depuis les années 1960, écrit l’auteur, la mer d’Aral n’a cessé de s’évaporer avec une régularité désespérante, au point de se scinder en deux nappes inégales, laissant au nord cette vaste poche où nous nous trouvons. Elle a été baptisée « petite mer » et pour la sauver, le Kazakhstan a bâti une digue l’isolant du reste ; une construction de quelques kilomètres contenant les eaux du fleuve Syr-Daria. »

Le parcours des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria.

Les efforts pour contenir le cours des fleuves ne manquent pas : cinq pays d’Asie centrale sont concernés mais la gestion des cours d’eau laisse à désirer : rivalités entre pays, projets pharaoniques, aberrations dans la gestion des cultures, multiplication des barrages. Ainsi le Turkménistan, pays désertique achemine l’eau par le canal du Karakoum sur plus de 1000 km de longueur pour alimenter sa capitale Achgabat qui sans ce canal ne pourrait vivre et exister.

On cite toujours la culture intensive du coton, décidée par Khrouchtchev du temps de l’Union soviétique, comme responsable de l’épuisement du débit de l’Amou-Daria. Et c’est vrai. Mais on oublie que la culture du riz au Kazakhstan pompe aussi de façon abusive dans le cours du Syr-Daria, sacrifiant dans le même temps la pêche pour une culture exigeante en eau, qui ne devrait pas avoir sa place en plein désert. « Il fallait choisir entre le riz et les poissons dit un paysan. On a choisi le riz. »

Culture du riz en plein désert, devenue possible en détournant l’eau du Syr-Daria. (capture d’écran Arte)

Il faut aussi compter avec les barrages comme le Barrage de Toktogul, le plus grand barrage du Kirghizstan sur la rivière Naryn, mis en service dans les années 1970. C’est l’un des plus hauts du monde. Il freine le débit des eaux du Syr-Daria dès la sortie du bassin versant.

Cédric Gras, dans son reportage documentaire tout comme dans son livre, a choisi de personnaliser sa démarche, apparaissant souvent à l’écran et parlant à la première personne dans ses films tout comme dans son livre « Les routes de la soif ».

Pareille initiative nous permet de nous attacher à son itinéraire, à sa personne à ses rencontres aussi, facilitées par le fait qu’il parle le russe, langue encore pratiquée dans les anciennes républiques soviétiques. Sa passion pour l’aventure, la découverte et la haute montagne fait le reste.

Douchanbé, capitale du Tadjikistan et le réservoir d’eau du Pamir. (c) Ph Rochot.

On partage aisément son émerveillement en arrivant sur le glacier immense du Fedtchenko. Ni touristes, ni alpinistes rencontrés. Pas de sherpas non plus. Leur petite expédition doit utiliser les services de quelques villageois des alentours qui n’ont guère l’expérience de la montagne, de la marche sur glacier et de la descente en rappel.

Cédric Gras sur le glacier du Fedtchenko. (Capt écran)

Ils vont pourtant rejoindre un site fascinant, totalement oublié de nos jours : la base Gorbounov, tenue durant soixante ans par des scientifiques soviétiques mais désertée en quelques jours après l’éclatement de l’URSS en 1991. Le temps y demeure suspendu. Les chercheurs sont partis du jour au lendemain en abandonnant tous leurs équipements : les appareils de mesure d’un autre âge, le projecteur de films, les radios émettrices, le générateur, les préceptes de Lénine dans une bibliothèque rongée par l’humidité.

La base de Gorbounov, dominant le glacier Fedtchenko. (capt écran)

Ces hommes auraient ils pu aujourd’hui lancer l’alerte sur le réchauffement climatique au vu de la transformation de l’immense glacier qui s’étendait à leurs pieds ? Pendant des décennies cette masse de glace a peu bougé par rapport à la fonte des glaciers des Alpes mais le phénomène est aujourd’hui enclenché.

« Dans un premier temps écrit l’auteur, l’eau sera plus abondante avant de commencer à se tarir, a priori dans la deuxième moitié du XXIe siècle. Au-delà du constat alarmant de l’augmentation des ponctions tout au long du fleuve, comme nous l’avons constaté dans la première partie du voyage, vient s’ajouter la perspective d’une réduction inéluctable du volume d’eau disponible à cause de la fonte des glaciers. Et il n’y aura pas de plan B. »

Le Kazakhstan a bien bâti une digue permettant de créer la « petite mer d’Aral » sur le Syr-Daria, mais la vraie mer d’Aral ne renaitra pas. La Banque mondiale elle-même a cessé de financer les projets visant à sa renaissance.

Philippe Rochot

Laisser un commentaire