« La guerre des gosses » de Léon Gimpel sur les grilles du Square Elie Wiesel. Paris 3ème.

Des soldats en culotte courte et socquettes blanches, portant fusils de bois et tuyaux de poêle en guise de bazooka, des fillettes en tenue d’infirmière ; les images surprennent quand on aborde par hasard le Square du Temple-Elie Wiesel, face à la mairie de Paris 3ème.

A l’heure de la guerre en Ukraine et à Gaza, l’expo du photographe Leon Gimpel, sortie des archives de la société française de photographie a de quoi surprendre. Elle donne un regard différent sur le comportement des enfants durant le premier conflit mondial et leur rapport aux armes.

Léon Gimpel né en 1873 fut l’un des inventeurs de la photo couleur avec le procédé baptisé autochrome. Il s’est fait connaitre par ses vues aériennes, ses reportages sur les inondations de Paris ou sur les illuminations de la capitale mais aussi par sa série intitulée « La guerre des gosses ».

L’aviateur « Pépette » aux commandes de son avion qui abattra un avion de chasse allemand en plein coeur du Marais. (Photo Léon Gimpel; Société française de photographie).

Souvent dans les conflits on voit les enfants jouer à la guerre, cherchant à imiter un père ou un frère parti au front. Les gamins veulent montrer qu’eux aussi sont capables de servir, de se battre, de monter à l’assaut depuis une tranchée, d’affronter un ennemi, de faire des prisonniers, de décerner des décorations.

En 1915, alors que les fronts se stabilisent dans une horrible guerre de tranchées, Léon Gimpel met en scène des enfants en plein cœur de Paris, filles et garçons, qui se prêtent bien volontiers au jeu.

Remises de décoration sur le front des troupes… du Marais. ( Société française de photographie).

Nous sommes dans le quartier du Marais, rue Greneta plus précisément. Dans chaque foyer la guerre est cruellement vécue.

Les pères sont au front, les mères à l’usine et les enfants à la rue. Il faut donc les occuper. Gimpel bricole pour eux des armes, des costumes, des couvre-chefs et même des maquettes d’avions. Il reconstitue des scènes de combats, de soins aux blessés, de remises de décorations, des scènes de victoire aussi quand trois gamins franchissent sur leur cheval (de bois) les voûtes d’un arc de triomphe bâti avec des piles de cartons.

Les décors ? Un vieil immeuble où les trous percés pour les conduites de gaz servent de tranchées aux jeunes poilus imberbes.

Le square du Temple-Elie Wiesel et l’expo de Léon Gimpel.

Ces scènes de gosses qui jouent à la guerre étaient elles de mauvais goût à l’époque alors que des milliers de soldats sont engagés dans les combats meurtriers sur le front de l’est ? Apparemment non. Pas de mort dans cette « guerre des gosses » à part un soldat allemand exécuté au canon de 75… Sur une image on voit qu’une petite foule d’habitants du quartier observe avec bienveillance le photographe organisant avec passion les activités de la troupe sur ce front imaginaire.

Gimpel crée des personnages, des héros comme Pépette qui abat un avion de chasse allemand en plein cœur du Marais.

Simulacre d’exécution d’un soldat allemand à l’aide d’un canon de 75… (Société française de photographie)

L’homme est un professionnel de l’image, pas un amateur. Il ne travaille pas avec un « Pocket Kodak » et des pellicules à 12 clichés, mais carrément avec une chambre et sur plaque de verre. Ces plaques sont normalement projetées au mur mais des tirages sont bien sûr possibles. Ce sont eux que nous voyons sur les grilles du Square du Temple à Paris.

Ces photos aux couleurs pastel, à la fois claires et chaudes rappellent les cartes postales d’époque et surtout les images du prestigieux magazine « L’Illustration », vendu dans 150 pays. En son temps Gimpel a bien proposé ses œuvres à cet illustre hebdomadaire avec lequel il collabore mais il s’est heurté à un refus avec un argument sans appel : « c’est pas sérieux… »

La série des « gosses en guerre » sera quand-même exposée par la Société Lumière en 1915 rue de Rivoli alors que la France est en pleine guerre. De nos jours elle a été présentée aux rencontres d’Arles en 2014 et au musée d’Orsay.

Est-il aujourd’hui de bon goût d’exposer des images de gosses qui jouent à la guerre alors que les conflits de Gaza, d’Ukraine ou du Soudan font des milliers de victimes parmi eux ? Ces images viennent-elles banaliser la guerre et la tourner en dérision ?

Elles montrent en fait combien la notion de lutte, de combat, d’affrontement est ancrée en nous dès notre plus jeune âge. Le pari lancé par la Mairie de Paris 3ème et son maire Ariel Weil à l’occasion de l’anniversaire de l’armistice du 11 novembre est sans doute réussi.

Philippe Rochot

Photo de Une : le photographe a remis des sucres d’orge aux figurants après une séance de pose… Photo Léon Gimpel.)

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