Mort d’Irvine à l’Everest : sa chaussure peut-elle parler ? Ph. Rochot

La découverte d’une chaussure, ou plutôt d’une botte ayant appartenu à l’alpiniste Sandy Irvine, mort à l’Everest en 1924, relance la polémique sur la conquête du toit du monde. La chaussette rouge portant une étiquette à son nom semble confirmer l’identité de la victime: ce sont bien ses restes qui ont été retrouvés à 8200 mètres d’altitude alors qu’il tentait avec son compagnon Mallory, la conquête du plus haut sommet de la planète, ou redescendait peut-être de la cime himalayenne. Car depuis on ignore si cette cordée historique a réussi ou non l’ascension de l’Everest. Mais alors, une simple chaussure peut-elle parler ?
Des analyses ADN viendront compléter cette découverte faite par une expédition américaine dirigée par le photographe-alpiniste Jimmy Chin et financée par le National Geographic. Leur objectif était de tenter la première descente à ski de la face nord de l’Everest, autrement dit le versant tibétain, contrôlé aujourd’hui par les Chinois.

Georges Mallory et Andrew Irvine, dit Sandy, au cœur de l’expédition de 1924 à l’Everest. (capture d’écran).


La découverte est l’effet du hasard. Dans un premier temps, les skieurs trouvent une bouteille d’oxygène laissée par l’expédition de 1933 qui s’était illustrée en sortant des glaces le piolet de Sandy Irvine. Puis est apparu le pied de l’alpiniste britannique. Il avait disparu le 8 juin 1924, avec son compagnon Georges Mallory dont le corps avait lui-même été découvert en 1999. L’équipe estime que l’apparition du pied en surface est relativement récente, quelques semaines peut-être avant son passage et qu’elle est due au réchauffement qui touche actuellement tous les glaciers de l’Himalaya.
Mais les corps des alpinistes ne sont pas le véritable objet des recherches qui durent depuis près d’un siècle. Le monde de la montagne veut savoir si ces pionniers ont réussi ou non à grimper sur le toit du monde en ce 8 juin 1924, ce qui disqualifierait sir Edmund Hillary, donné vainqueur en 1953, avec le sherpa Tensing.

Recherche désespérément l’appareil photo « Kodak Pocket » qui pourrait prouver que Mallory et Irvine ont bien atteint le sommet de l’Everest.


La découverte d’une chaussure avec des restes de pied ne nous dira pas si les alpinistes avaient ou non atteint le sommet. Il faut donc retrouver le « Kodak pocket » que Sandy Irvine portait sur lui, destiné à authentifier l’éventuelle victoire sur les 8848 mètres de l’Everest. Or il y a urgence. Par moment, les températures grimpent au dessus de zéro à haute altitude, même dans l’Himalaya. Une pellicule logée dans un appareil photo il y a près d’un siècle se détériore rapidement si elle sort des froids glaciaires. Les films argentiques doivent être conservés dans un environnement frais, sec et sombre. Dans ces conditions seulement, il est possible de ralentir la dégradation progressive de l’émulsion. Mais une pellicule de cent ans d’âge, périmée bien sûr, qui a subi déjà une augmentation des températures, ne peut guère prétendre restituer une quelconque image, même si les produits chimiques de développement font aujourd’hui des miracles.
La découverte de la chaussure et des restes du pied d’Irvine, permettra peut-être de localiser l’appareil photo qui ne devrait pas être bien loin. N’oublions pas que l’expédition de 1924 grimpait par le versant nord, autrement dit le versant tibétain devenu versant chinois quand l’armée rouge a envahi le pays des neiges en 1950. Les mauvaises langues disent qu’au cours des différentes expéditions chinoises, notamment celles de 1960 et 1975, les Chinois auraient pu trouver l’appareil photo d’Irvine, en cacher le contenu et montrer ainsi que personne avant eux n’avait vaincu l’Everest par le versant nord.
L’autorité chinoise sur l’Everest qui porte le nom de « Chine-Tibet association » reste très vigilante sur les découvertes de ce genre. Le chef de l’expédition américaine, Jimmy Chin, a dû donner des échantillons d’ADN du pied d’Irvine aux Chinois et en remettre d’autres au consulat britannique de Pékin.

L’Everest, versant népalais, vu d’avion. (c) Ph Rochot.


Avant de retirer son titre de vainqueur de l’Everest à Edmund Hillary, il faut se demander si Mallory et Irvine étaient vraiment capables de gagner le sommet à 8848 mètres d’altitude alors qu’ils n’étaient vêtus que de vestes de tweed, de bottines à crampons et de cordes en chanvre. On dit que Irvine, le plus jeune de l’expédition avec ses 23 ans, manquait d’expérience. En revanche il était fin bricoleur et avait su améliorer la conception des bouteilles d’oxygène. Mais tout cela ne suffit pas pour mériter le sommet. Les deux grimpeurs ont été aperçus pour la dernière fois par les autres membres de l’expédition « à quelques centaines de mètres du sommet ». Mais quelques centaines de mètres à plus de 8000 mètres d’altitude, c’est encore un défi énorme à relever. La théorie la plus raisonnable est qu’ils sont bien morts d’épuisement ou dans une chute, à la montée, à quelque 8200 mètres d’altitude. Tant que d’autres preuves pour ou contre une éventuelle victoire sur l’Everest de Mallory et Irvine ne seront pas fournies, le monde continuera de s’interroger, de créer histoires et légendes : des livres, des films des bandes dessinées sortent régulièrement sur le sujet.
Depuis les premières expéditions sur le toit du monde en 1920, plus de 300 alpinistes ont trouvé la mort. Chaque année le réchauffement climatique permet de découvrir des corps de victimes oubliées qui n’ont même plus de nom et restent là en altitude, attendant un éventuel ramassage par les autorités népalaises ou chinoises. Les grimpeurs, à force de passer à côté, leur ont donné des surnoms : « chaussures vertes », « beauté endormie », « homme au sac rouge ».
Ces victimes, à moitié figées dans les neiges ou les glaces servent même de repère aux expéditions. Jusque là personne n’est passé à côté du corps ou du sac à dos de Sandy Irvine mais la découverte de son pied pourrait peut-être nous y conduire.


Philippe Rochot

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