Kamel Daoud et son roman « Houris » : survivre à une guerre qu’on veut cacher au monde.

Une écriture magistrale et un récit poignant qui vous prend aux tripes. L’impression que l’on a en ouvrant le roman de Kamel Daoud se prolonge jusqu’à la fin du livre.

L’écrivain nous livre le récit d’une jeune algérienne qui a survécu à un massacre à grande échelle organisé par un groupe islamiste armé dans son village, durant « la décennie noire ». Cette période qui va de 1992 à 2002 a vu maquisards et terroristes s’opposer à l’armée algérienne avec comme principales victimes des villageois innocents.

Aube en fait partie ; elle a perdu sa sœur et ses parents lors d’une expédition punitive des soldats de Dieu. L’homme qui a voulu l’égorger a manqué son geste et lui a tranché les cordes vocales, lui taillant aussi le visage d’un coup de couteau, laissant une marque profonde qu’elle appelle son « sourire ».  Elle se décrit ainsi : « Je montre un grand sourire ininterrompu et je suis muette, ou presque. Pour me comprendre, on se penche vers moi très près comme pour partager un secret ou une nuit complice. Il faut s’habituer à mon souffle qui semble toujours être le dernier, à ma présence gênante au début. »

Aube porte ainsi sur elle la blessure des victimes de cette guerre qui aurait fait entre 60 000 et 200 000 morts et que le pouvoir algérien veut effacer de l’histoire du pays. Cette guerre civile ne veut pas dire son nom car elle est facteur de division de la nation. En Algérie, il est interdit d’en parler. Un article de la « Charte pour la paix et la réconciliation » punit même d’emprisonnement quiconque oserait utiliser ou instrumentaliser « les blessures de la tragédie nationale ».

La seule guerre que l’on peut et doit évoquer, c’est la guerre contre la présence coloniale française dans laquelle se réfugie régulièrement la mémoire algérienne.

Les victimes de la décennie noire sont carrément oubliées, effacées, écartées, condamnées au silence comme le remarque Aube : « Cette guerre contre la France semble être une dame âgée très riche et très sourcilleuse de ses bijoux. Je l’ai bien détestée depuis mon égorgement raté, je l’ai haïe car elle est comme une sœur ainée qui prend toute la place. Elle s’accapare le blanc, le rouge, le vert, les lampes et les foules, les parades militaires. Et nous les survivants de la guerre civile, rien. » En clair on demande à Aube d’oublier une guerre qu’elle a vécue dans sa chair et d’évoquer plutôt la lutte contre la colonisation française alors qu’elle n’était pas née à cette époque.

Aube se confie à l’enfant qui est en elle dans une sorte de témoignage intérieur puisqu’elle ne peut pas parler à son entourage. En revanche elle vit, elle possède même un salon de coiffure à Oran en face de la mosquée du quartier et sa seule présence rappelle aux fidèles et à l’imam ce qu’elle a vécu. « Chaque fois que je le rencontre, le rire dans mes yeux vert et or l’incommode et lui arrache ses vêtements devant tous les fidèles auprès de son propre Dieu. Mon métier est de rendre belles les femmes, vendre des parfums, lisser des chevelures pour qu’elles soient plus longues que les fleuves du paradis. Le sien c’est parler de jihad, de guerre, de butin de la France, des lois, du péché sous toutes ses formes, de paradis et de prophète. C’est avec ses mots à lui, pas les miens (…) qu’on a tué des centaines de milliers de gens durant les années 1990 et il le sait. Je le vois à son regard baissé. Certains savent que je reviens d’entre les morts. Que je survis à mon égorgement pour recenser les victimes. Et leurs bourreaux. »

Une loi d’amnistie a mis fin en quelques mois à cette guerre civile, étouffant la parole des victimes et blanchissant les assassins. A travers le personnage de Aube, Kamel Daoud raconte avec ironie comment les égorgeurs justifiaient leur présence dans les maquis à l’heure où on leur demanda de rendre des comptes : « Tous les terroristes que l’on exhibait à la télévision au journal de 20 heures expliquaient qu’ils avaient travaillé comme cuisiniers dans les maquis des tueurs. (…)  Quand vous êtes cuisiniers dans les broussailles, vous n’êtes plus qualifié de terroriste et la loi vous couvre et efface vos crimes. Le pays se peupla dès lors de cuistots et cet art de sourire pour railler la vérité se répandit comme une pluie. »

Kamel Daoud veut par ce livre lever le tabou et raconter les horreurs de cette guerre dont le pays parle peu. .

On dit souvent que la littérature « donne une voix à ceux qui n’en ont pas ». Avec Houris, nous y sommes.

Philippe Rochot

Photo de Une : portrait de Kamel Daoud avec Depardon à l’Institut du Monde Arabe.

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