« L’art du reportage, vu par les grandes plumes du journalisme » : témoignages recueillis par Alain Louyot.

Lacouture, Bodard, Lartéguy, Turenne, autant de noms qui n’évoquent rien pour une bonne majorité de jeunes journalistes. Ces reporters de terrain, journalistes et écrivains, ont pourtant marqué la presse écrite et audiovisuelle à l’heure où internet et les réseaux sociaux n’existaient pas, et à une époque où l’après-guerre ouvrait les portes du monde aux aventuriers des conflits.

L’idée simple d’Alain Louyot, lui-même grand reporter et prix Albert Londres, est d’avoir demandé à l’époque, à ces baroudeurs du XXème siècle, de lui écrire « quelques lignes qui résumeraient leur conception du journalisme et leur point de vue sur son évolution ». Et ces témoins de notre monde, « ces grands anciens » comme l’auteur les appelle, l’ont fait apparemment de bon cœur.

Dans « L’art du reportage » on trouve ainsi une vingtaine de ces « journalistes reporters écrivains » qui livrent en quelques phrases leurs impressions sur le métier : une page-portrait au fusain, une autre consacrée à leur réponse manuscrite et une bio de deux pages pour chaque auteur : voilà résumé le principe du livre qui se lit un peu comme un livre d’or.

Vietnam: delta du Mékong: 1996. Très fréquenté par les reporters du temps de l’offensive américaine… (c) Ph Rochot.

Ça manque de femmes direz-vous à la lecture de la liste de noms ! Deux journalistes au féminin seulement s’expriment, Josette Alia et Françoise Giroud. Mais il est vrai qu’au siècle dernier, elles étaient largement minoritaires dans la profession.

L’ancienne rédactrice en chef du magazine « Elle » et fondatrice de l’Express, Françoise Giroud, donne pourtant une définition sans appel et bien sentie : « Le journaliste est celui qui lève le voile. Il dérange, il choque, il trouble le jeu, il est le contre-pouvoir. » On peut compléter ce jugement avec celui d’Yves Courrière, reporter, écrivain de la guerre d’Algérie et biographe de Joseph Kessel : « Il faut voir, sentir, partager les drames dont notre magnifique métier nous fait le témoin, puis les traduire avec son cœur et son talent. »

On pouvait attendre mieux de Jean Lacouture dont l’œuvre monumentale va de l’Egypte à la tauromachie en passant par les bios du général de Gaulle, Malraux, Mendès France etc. Il aurait sans doute pu trouver formule moins banale pour définir le journalisme, « lieu de rencontre et de passerelle… »

Vietnam, Hanoi: 1993. cimetière de missiles et de défense antiaérienne. (c) Ph Rochot.

La plupart des auteurs de ces réflexions sur le métier sont aujourd’hui décédés. Raymond Depardon, notre photographe national aux multiples livres d’images, qui traversa dans le XXème siècle l’actualité de l’Algérie, du Vietnam, du Tchad, de l’Afghanistan ou de l’Amérique est lui bien vivant. Et il s’exprime avec la modestie et l’humilité qu’on lui connait : « si je compare mon métier à celui de mes parents agriculteurs, j’ai un peu honte de flâner avec mon Rolleiflex. J’apporte un peu de rêve, de curiosité et de fraternité ».

Kaboul, Afghanistan: 1996. (c) Ph Rochot.

Plaisir également de retrouver dans ce livre le jugement de Lucien Bodard dont les écrits sur la Chine, le Vietnam, l’Algérie et les nombreux romans traduisent le sordide, le glauque qu’il aimait mettre en valeur en décrivant avec une certaine délectation la cruauté des conflits vécus. Ce fils du consul de France à Chongqing se qualifie lui-même de « voyeur de l’atroce » et définit ainsi sa mission : « Ramasser les horreurs ou délectation pour en faire du roman vrai, aussi vrai que possible, un roman feuilleton ».

Nord-Vietnam : fête de l’indépendance. (c) Ph Rochot.

Avec Lucien Bodard et Jean Lartéguy, on retrouve les remarques et les impressions des anciens d’Indochine. L’auteur des « Tambours de bronze », ancien militaire, ne voit son métier que dans les conflits armés : « la guerre pour le journaliste écrit Lartéguy, est un concentré de tous les problèmes, de tous les drames soudain étalés, de toute l’histoire aussi d’un peuple ».

Dien Bien Phu : 1993. Blindé français. (c) Ph Rochot.

Indochine et Vietnam collent à la peau de la plupart des journalistes de cette époque qui se livrent sur leur profession. Le sud-est asiatique marqua à vie le cinéaste- reporter Pierre Schoendorffer, engagé à 23 ans au service cinéma des armées. Prisonnier à Dien Bien Phu, il restera au Vietnam pour y couvrir l’actualité et réaliser ses films à succès comme la 317ème section sur l’armée française en Indochine et la section Anderson sur les américains au Vietnam.

A’ lui seul il résume sans doute les motivations de tout journaliste et homme d’image quand il s’adresse à l’auteur Alain Louyot : « la curiosité c’est la vie, reste curieux jusqu’au bout ! »

Philippe Rochot

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