Les 70 ans de la conquête du K2: acharnement, records, tragédies et atteinte à l’environnement. Ph Rochot.

Quand les alpinistes italiens Compagnoni et Lacedelli atteignent les 8611 mètres du K2 le 31 juillet 1954, un délire nationaliste s’empare du pays. Un an après la conquête de l’Everest par le néo-zélandais Edmund Hillary et le sherpa Tensing, ce pays à peine relevé de la guerre, montre à l’ensemble du monde qu’il peut s’aligner sur les nations les plus en flèche en matière d’alpinisme. Le K2 est moins élevé que les 8848 mètres de l’Everest mais les difficultés sont autres: températures plus basses, vents violents, avalanches et chutes de séracs imprévisibles, couloirs de glace exposés, passages clés délicats. Il faudra attendre 1977 soit 25 ans après la première expédition réussie pour voir débarquer la seconde expédition: des Japonais avec 1500 porteurs.

Lino Lacedelli au sommet du K2. Capture écran archive Wiki.


Ce sommet de la chaîne du Karakorum au Pakistan coche toutes les cases du danger. Ce nom de K2, sans charme et sans poésie, lui a été donné en 1856 par le topographe Thomas George Montgomerie, pour signaler qu’il s’agissait du second sommet le plus élevé du Karakorum, (alors qu’en fait il est le plus haut de cette chaîne de montagne pakistanaise).
Le K2 est toujours apparu comme une montagne à défis. Dès le début, la première ascension de 1954 crée polémique. Elle est déclenchée par l’homme qui deviendra l’un des plus grands alpinistes de tous les temps: Walter Bonatti, 24 ans à l’époque. Pour alimenter en oxygène la cordée de tête, il va passer un bivouac dramatique sans tente, à plus de 8100 mètres d’altitude. Compagnoni et Lacedelli lui doivent sans doute leur victoire sur le K2 et aussi la vie, mais son rôle ne sera pas reconnu. Bonatti qui évoqua « un homicide raté » en garda une telle rancune que l’affaire se termina par un procès qui eût le mérite de le réhabiliter et de crédibiliser sa version des faits. Il est clair qu’avec ses 24 ans et son endurance, il aurait été largement capable d’atteindre le sommet du K2 mais les organisateurs de l’expédition ne l’avaient pas sélectionné dans l’équipe de pointe.

Les images qui renforcent la thèse de Bonatti : extrait de « l’affaire du K2 » édition Guérin.


 « L’affaire du K2 » fut sans doute un élément qui poussa Bonatti à affronter en solitaire les faces nord les plus dures de nos montagnes, les sommets les plus périlleux, donnant une leçon de résistance, de courage et de persévérance au monde de l’alpinisme.
Le K2 est devenu un sommet mythique dont la réputation tend même à éclipser celle de l’Everest. 70 ans après la première conquête, une expédition féminine italo-pakistanaise vient d’y signer une nouvelle victoire.
Mais aujourd’hui il ne s’agit pas seulement de grimper cette montagne. Il faut le faire dans des temps records comme le Français Benjamin Védrines qui vient d’établir un nouveau chrono, avalant l’itinéraire en 10 heures, 59 minutes et 59 secondes. La précision du temps réalisé montre que nous ne sommes plus dans le domaine de l’alpinisme mais dans celui des records établis à la seconde près, comme pour des épreuves d’athlétisme. Védrines écrit sur son blog: « Cela fait deux ans que j’y pense après avoir tenté l’ascension puis être tombé dans une hypoxie sévère à partir de 8300m. C’était en 2022. À ce moment-là j’avais réussi à atteindre environ 8400 mais je n’étais pas conscient de ce que je faisais et ma mémoire s’est effacée. »


Le selfie de Benjamin Védrines au sommet du K2. (capture écran sur son site)

La victoire la plus symbolique depuis la première ascension italienne de 1954 restera sans doute celle de l’équipe de sherpas guidés par Nirmal Purja, une expédition entièrement népalaise qui réussit en janvier 2021 la première hivernale du K2 par des températures inférieures à – 40 degrés : une leçon pour l’alpinisme occidental et pour les sherpas la reconquête de leurs montagnes.
En 2020, le Polonais Andrzej Bargel a réalisé la première descente à ski du K2, profitant d’une météo exceptionnelle mais le défi n’était pas sans risque.


Le polonais Andrzej Bargel dans la première descente à ski du K2. (capture écran)

Le K2 est devenu le sommet de tous les excès. La norvégienne Kristin Harila a décroché le record de vitesse des 14 sommets les plus hauts du monde, le K2 en tête, en 92 jours. L’alpiniste tyrolien Reinhold Messner, pionnier en la matière, avait mis une quinzaine d’années, mais sans oxygène et sans hélico pour changer de camp de base.
Kristin Harila a été la cible des médias et réseaux sociaux qui l’accusent d’avoir enjambé le corps d’un sherpa victime d’une chute dans un couloir de glace à 400 mètres du sommet du K2. Elle a dû se justifier dans un long communiqué pour expliquer qu’elle même et son caméraman avaient aidé pendant plusieurs heures Hassan Shigri en pleine détresse et prêté main forte à son équipe. L’homme devait pourtant trouver la mort, victime d’hypoxie. Son corps n’a été redescendu qu’au début du mois d’août 2024, à l’initiative d’une alpiniste pakistanaise, soit un an après le drame et dans des conditions rocambolesques.
Aujourd’hui, plus de 80 alpinistes ont trouvé la mort au K2 depuis la première de 1954 et près de 400 sont arrivés au sommet. Autrement dit, un alpiniste sur cinq perd la vie en gravissant cette montagne. On parle de la malédiction du K2 mais elle n’empêche pas les alpinistes de continuer à viser ce sommet fascinant par toutes ses faces…
Pareille bataille, pareil acharnement ne vont pas sans dégâts pour l’environnement. Ces équipes au bord de l’épuisement ne songent guère à redescendre leurs bouteilles d’oxygène, leurs cordes usagées, leurs tentes déchirées par les tempêtes et les avalanches, leurs boîtes de conserve vides et les plastiques de toute sorte.


Pollution au Camp II. Capture écran AFP.

Récemment le « Corriere della Sera » a publié la vidéo d’un sherpa népalais présentant le camp II, devenu décharge à ciel ouvert : un site dévasté et défiguré par les ordures de toute sorte, les déchets volontairement laissés: triste visage pour ce sommet majestueux qui vient de marquer le 70ème anniversaire de sa première ascension. Et le quotidien italien de se demander dans quel état se trouvera le K2 en 2034 pour le quatre vingtième anniversaire de sa conquête.


Philippe Rochot

Image de Une : wikictionnaire: le K2

2 réflexions sur “Les 70 ans de la conquête du K2: acharnement, records, tragédies et atteinte à l’environnement. Ph Rochot.

  1. Merci Monsieur de ce mémoire de l’histoire de la conquête du K2 trop souvent éclipsé par celle de l’Everest.

    Cordialement 

    Zian GOSSET 

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