Le génocide au Rwanda nous semble loin dans le temps mais il reste bien présent dans nos esprits. Ce petit pays de l’Afrique des Grands Lacs, commémore le déclenchement du génocide des Tutsis le 7 avril 1994. Trente années ont passé. Une abondante littérature est parue sur le sujet, avec une dominante : le rôle qu’a pu jouer la France qui soutenait à l’époque le régime du président Habyarimana dominé par les hutus et qui planifia le génocide. Mais des documentaires sortent aussi. Parmi eux le film très bien documenté, « Rwanda, vers l’apocalypse » de Michaël Sztanke, Maria Malagardis et Seamus Haley, qui donne accès à de nouveaux témoignages sans appel.

Rwanda: village hutu. 1996. (c) Ph Rochot.
Trente ans après, on ignore encore quelle force, quelle milice, quelle fraction de l’armée aurait pu abattre de deux missiles le Falcon 50 (offert par la France) transportant le président rwandais et le président du Burundi vers Kigali la capitale. Le documentaire semble retenir l’hypothèse de l’action d’extrémistes hutus, opposés aux accords de paix d’Arusha et à tout dialogue avec le Front Patriotique Rwandais à dominante tutsi. Des témoignages intéressants sont versés au dossier comme celui d’un officier de sécurité affirmant que le pilote de l’avion, au départ de Tanzanie, avait des informations indiquant que quelque chose se préparait et qu’il valait mieux se poser à Goma, au Congo voisin. Mais finalement le chef de l’Etat rwandais a pris le risque d’ordonner un retour direct sur Kigali.

Dessin d’enfant décrivant le génocide, exposé au musée de la Shoah à Paris.
L’attentat contre l’avion présidentiel a donné le signal du génocide et de l’extermination des Tutsis. Estimé au départ à 800.000 morts, le décompte dépasse aujourd’hui le million. Les chiffres sont établis par le ministère rwandais de l’Administration du territoire dans un pays où chaque citoyen est scrupuleusement identifié, recensé et fiché.
Le rôle qu’a pu jouer la France dans son soutien politique et militaire au régime Habyarimana est pointé du doigt, prouvé, dénoncé. On retiendra ainsi le témoignage sincère, direct et crédible du général Jean Varret, en charge à l’époque de la coopération militaire. Il tire la sonnette d’alarme bien avant le déclenchement du génocide, quand le patron de la gendarmerie rwandaise lui demande des armes pour « nettoyer le pays. » Il ne sera entendu ni par la présidence rwandaise, ni par la présidence française.
On retiendra de même le témoignage de Paul Kagamé, chef de l’Etat depuis la prise du pouvoir par le FPR en 1994. Il raconte son traumatisme quand à l’âge de 4 ans il vit déjà la persécution des Tutsis et doit fuir le Rwanda avec sa famille pour se réfugier en Ouganda. C’est de là qu’il organisera plus tard la résistance. Il est depuis trente ans l’homme fort du pays et tente d’étouffer tout esprit de vengeance, tout différent intercommunautaire.

Paul Kagamé, président du Rwanda. (Capture d’écran).
Terrible intervention dans ce film de la « journaliste » de la Radio des Mille Collines Valérie Bemeriki, qui purge une peine de prison à perpétuité pour avoir appelé sur les ondes à l’élimination des « cancrelats », autrement dit les Tutsis. Cette radio, dont les émissions et les messages de propagande et de haine étaient captés dans tout le pays eût un rôle déterminant dans l’ampleur du génocide.
Le film est clairement à charge contre l’attitude de la France qui ne voit pas ou ne veut pas voir la marche du Rwanda vers l’extermination de masse d’une communauté et continuera de soutenir un gouvernement de plus en plus composé d’extrémistes.

Frontière Congo-Rwanda; le retour des réfugiés hutus qui avaient gagné le Congo voisin grâce à l’opération turquoise. 1996.
Il faudra attendre 2021 pour que le président de la République française en la personne d’Emmanuel Macron en visite au Rwanda, prononce le discours dans lequel la France reconnaît sa part de responsabilité dans le génocide des Tutsis en 1994. Le rapport de la commission d’historiens souligne « l’aveuglement des dirigeants français de l’époque, à commencer par le président de la République François Mitterrand, qui ont soutenu le gouvernement hutu. Selon les chercheurs, « la France s’est (…) investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime. »
Trente ans après, la France traîne encore le problème du génocide au Rwanda comme un boulet dans sa politique africaine.
Philippe Rochot
France 5 Dimanche 7 avril, 21h. Une production Babel Press.
Ce documentaire sera suivi d’un débat présenté par Mélanie Taravant, avec :
– Dafroza Gauthier : d’origine rwandaise, co-fondatrice du CPCR (Collectif des parties civiles pour le Rwanda) qui a pour mission de traquer les génocidaires pour les faire comparaître en justice.
– Etienne Nsanzimana : d’origine rwandaise, rescapé du génocide, ancien Président et membre du conseil d’Ibuka France, association des victimes du génocide.
– Vincent Duclert : historien et auteur du rapport Duclert remis à Emmanuel Macron en 2021 qui atteste de la « lourde et accablante responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda ».
– Jean Hatzfeld : ancien correspondant de guerre Libération, écrivain, auteur de 6 ouvrages consacrés au génocide, dont le dernier « Là où tout se tait » aux éditions Gallimard .
